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René Strubel, Psychart, nov 2005 Galerie Valérie GérablieYvan Hucher, Psychart, nov 2005 Galerie Valérie Gérablie

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Psych'Art 

l'art et la psychanalyse sont-ils solubles l'un dans l'autre ?

par Brigitte Camus

A l'origine l'art brut se caractérise par une production censée émaner de personnes étrangères aux milieux artistiques professionnels et sans culture artistique. C'est d'ailleurs pour  « étudier » cette production hors normes et de toute espèce à caractère spontané et inventif qu'intervient en novembre 1947 la création du foyer de l'art brut, galerie Drouin à Paris, qui précède de peu celle de la compagnie de l'Art brut par Jean Dubuffet avec Breton, J.Paulhan, H.P. Roche et Michel Tapié entre autres. On touche au cœur même de l'essence de la création, l'exploration des profondeurs d'une mémoire involontaire et pour tenter d'en sonder l'origine par définition insondable, on est tenté de convoquer à la rescousse tout ce qui est rationnel, les écoles, les courants, les historiens de l'art et autres thuriféraires de la pensée artistique unique. Chassez le naturel, il revient au galop : j'ai nommé l'inconscient, ce diable qui rentre par une autre porte dès que vous en fermez une.

Justement, Valérie Gérablie a choisi de ne fermer aucune porte, reprenant à son compte les passerelles entre art et psychanalyse et s'éloignant des tenants d'un discours qui tend à considérer la psychanalyse comme dépassée : tel est le discours de l'artiste belge contemporain Wim Delvoye, lui-même très provocateur avec sa machine à faire de la merde.... Valérie Gérablie  n'hésite pas, non pas à vendre son âme au  diable, mais à ouvrir d'autres voies en présentant des artistes qui ont choisi l'art singulier non pas d'emblée mais après être passés par d'autres chemins...parfois « diablement et diantrement » construits !!

Anto, Christophe, Yvan Hucher, René Strubel et Thierry Martin, exposés ici, sont des artistes singuliers, enfants de l'art brut, et pour la plupart autodidactes. Leur expression artistique passe par une expérience et une expérimentation du geste et des matériaux pour cheminer vers un absolu, un « autre état » inconnu. Ils sont des passeurs, ils s'enfoncent dans leur œuvre en acceptant les risques parce que ils s'y engagent de tout leur être et l'émotion que l'on ressent lorsque l'on rentre dans leur univers vient de cette vérité exprimée sans entraves, sans avoir peur des ruptures. Un artiste dont le psychisme se projette entièrement dans cette recherche de l'inconscient ignore ce qu'il va rencontrer.

Anto qui a déjà une centaine d'expositions à son actif,  fait mentir l'adage selon lequel il suffit de regarder ce que l'on aime pour le comprendre : il a une façon réjouissante et lumineuse de décortiquer ses tableaux, avec un humour et une poésie qui donnent vie à ses personnages faussement « naïfs ». Sa série « Echec et mat à la morosité » s'inscrit dans cet esprit. Il a également fait du cinéma d'animation, des vidéo clips et travaillé comme producteur indépendant.

Christophe, a commencé la peinture à 20 ans dans son atelier, une ancienne caserne « bourrée de trucs qui traînaient ». Il est passé de la peinture à des œuvres mélangeant peinture à des morceaux de bois, puis de l'objet peint, il est passé à l'objet tout court. En changeant d'atelier il a récupéré du bois flotté, des ferrailles. Il résume sa démarche en une phrase « avant je faisais des peintures narratives et je me demandais ce que j'allais raconter comme histoire, maintenant ce sont les objets qui me racontent des histoires ».

Yvan Hucher, ingénieur de formation, s'est enfoncé dans l'art et se définit « borderline ». Peindre est un acte d'une nécessité totale et impérieuse. Il présente ici des labyrinthes de drippings colorés, proches d'un lyrisme expressionniste très gestuel. Egalement photographe, il aime « utiliser son appareil photo « comme un pinceau », écrit, fait des collages à partir de fonds de pots de peinture. Il anime tous les jeudis soirs un cours à la galerie Valérie Gérablie pour travailler sur les blocages à la création.

Devant les têtes de René Strubel, on songe à Zoran Music même si la facture n'a rien à voir, mais on plonge de la même façon dans la nuit, les terreurs et l'obscurité. On reste saisi, sans voix, car devant l'inommable,  il n'y a rien à dire. Et lui le dit très bien avec ses mots à lui. Ses poèmes sont sublimes. Ce peintre et sculpteur né en 1943 en Alsace qui s'émerveillait à 6 ans devant les ex-voto  , les petites peintures naïves réalisées par des paysans est passé de l'émerveillement à l'effroi.  Francis Bacon, Jean Genêt, Louis Calaferte ont croisé son chemin. Il n'en sort pas indemne. Nous non plus.

Thierry Martin est passé à l'art singulier pour se singulariser. Logique.  Dans une autre vie il peignait et se sentait sous influence. Le déclic pour lui a été le désir de sortir des mimétismes et la découverte du travail et de bois des Africains. Il travaille avec des éléments de « récup », canettes de bières, de soda depuis 1997. Pour les yeux de ses personnages, il utilise rondelles, capuchons de stylo et clous. Comme Anto et Strubel, il disséque, dans la lignée de Arnulf Rainer, ce jeune artiste autrichien né en 1929, collectionneur insatiable de travaux sur papier venus des asiles et hôpitaux psychatriques, les physionomies de la folie. Thierry Martin n'en affirme pas moins son goût pour la Renaissance et revisite à sa manière les icônes : là ou tout n'est qu'ordre et structure, en apparence tout du moins.

Ces cinq artistes singuliers sont bien les enfants de ce que l'on appelait vers 1950 « art des fous » et « art brut »-Dubuffet proposait aussi le mot « irréguliers », cet art qui a gagné ses lettres de noblesses.  Mais « l'art des fous et chez les fous » expression brute des états d'anonymes malades mentaux  propulsés artistes, tels Adolf Wölfli (1864-1930) Aloïse (1886-1964), présents dans les musées, pose questions aux médecins du corps et de l'âme et à l'amateur d'art. Il peut être troublant de voir la  voie prise par Lucian Freud, peintre britannique, petit fils de Freud, qui a fait l'objet d'une rétrospective au Museo Correr de Venise durant l'été 2005...avec 90 toiles très réalistes mâtinées d'exhibitionnisme. Il met en scène sur sa toile le rapport avec ce que l'on nomme la réalité, et  fait référence à l'inconscient dans la mesure où les thèmes obsessionnels-nudité, sexualité, sont récurrents.

Il n'est pas dans nos compétences d'avancer des explications, nous rappellerons juste quelques dates qui aideront peut-être à des lectures et sont propices à des associations d'images, un exercice adapté au propos de cette exposition : mettre en lumière ce qui n'est pas visible et établir des ponts entre le soluble et l'insoluble.

Faut-il rappeler la première collection d'œuvres de malades mentaux en 1800 par le docteur Benjamin Rush aux Etats-Unis (1745-1813) ou Augustin Lesage (1876-1954) qui entend des voix et devient peintre. En 1946, a lieu l'exposition d'œuvres exécutées par des malades mentaux du Centre Psychiatrique Sainte-Anne à Paris dont une partie des collections a été exposée au musée du Jeu de Paume il y a quelques années . Non sans ambiguités, car de l'exposition à l'exhibitionnisme, il n'y a qu'un pas qui peut être franchi sans dommage par l'artiste ; peut-il en être de même pour les malades mentaux pour lesquels on décide que leurs œuvres accèdent au statut d'œuvre d'art. La fondation en 1952 du Musée des Images de l'Inconscient à Rio de Janeiro au Brésil marque le pas.

L'état des lieux aujourd'hui  tend à rassembler art brut, art singulier, art populaire d'habitants-paysagistes, un certain art naïf et autres outsiders comme expressions d'un art hors normes sorti casqué et armé de la tête et de la main d'un autodidacte génial.

Mais cet amalgame est porteur de dérives : l'art des fous est d'abord une nécessité de survie dans l'asile pour les malades mentaux, tous les fous ne sont pas et (ou) ne deviennent pas artistes.... Et tous les artistes ne sont pas dérangés même si leur fonction est justement de déranger l'ordre établi.

Dans une société vouée de plus en plus aux enfermements, à la pensée unique ou réductrice, la liberté artistique et la progression vers un absolu, passent, plus que jamais, par le dépassement des contraintes, des techniques, des connaissances de l'histoire de l'art et du passé. A condition de les connaître pour pouvoir les dépasser. 

Exposition d'Art Contemporain - Ateliers Arts Plastiques - Atelier Théatre
Fontenay aux Arts, 48 bis rue Dalayrac 94120 Fontenay sous bois Tél. : 06 60 96 13 92

 

 



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